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Lucine, soulager la douleur grâce à la thérapie numérique

31 juillet 2020 à 09h00 Par Iris Mazzacurati
"L’objectif de Lucine est d’agir sur la douleur chronique dans sa complexité, sans spécificité de pathologie, un peu comme quand vous prenez du paracétamol."
Crédit photo : Pixabay - Image d'illustration

Le Big Tour Bpifrance met à l’honneur le savoir-faire entrepreneurial français. Il est aujourd’hui, 31 juillet, à Arcachon, l’occasion de découvrir la société Lucine, basée à Bordeaux.

Au programme de ce Big Tour, des activités ludiques, des démonstrations et des animations proposées au sein du village, entre 17h et 20h.

Aujourd'hui, rencontre avec Marine Cotty Eslous, fondatrice de Lucine, spécialisé dans le soulagement de la douleur grâce aux outils numériques et membres du réseau Bpifrance Excellence.

WitFm : Comment et quand vous est venue l’idée de soulager la douleur et d’utiliser les outils du numérique pour le faire ? Ca n’existait pas avant ? 

Marine Cotty Eslous : "A l’époque où j’ai eu l’idée pendant mes études, en 2010, 2012… Soulager la douleur avec des outils numériques, ça n’existait pas. J'en ai eu l’idée, car je suis moi-même douloureuse chronique… Quand votre corps vous rappelle sans cesse cette réalité, vous cherchez des solutions vous-même. J’étais également chercheuse à l’université en sciences humaines et sociales, et en neurosciences. Et à ce titre, je m’intéressais forcément aux mécanismes de la douleur et leurs fonctionnements. Assez rapidement, j’ai eu l’opportunité de travailler dans le secteur de la technologie et de l’intelligence artificielle, et c’est comme ça que mes trois orientations se sont retrouvées : la découverte du monde de la technologie, les connaissances que j’ai emmagasinées sur le fonctionnement de la douleur et l’envie, moi-même en tant que patient, l’envie de trouver une solution pour essayer de diminuer mes douleurs chroniques.

La thérapie numérique est un domaine en pleine expansion. Quel est l’état des lieux, dans le monde et en France ?

La thérapie digitale, aussi appelée DTx, est sur un secteur d’activité qui a 10 ans. On en est aujourd’hui à la troisième génération de compagnie DTx : La première génération était considérée comme des sociétés digitales en santé « inclassables ». L’une des pionnières, c’est Voluntis avec une solution française, Diabeo. Elle permet, grâce à l’intelligence artificielle, de vous indiquer quel est le taux d’insuline vous devez vous injecter si vous souffrez de diabète. La deuxième génération a surtout explosé aux Etats-Unis. C'est une génération de traitement. On a vu émerger deux types de solutions digitales. La première, du monitoring d’intelligence artificielle inclassable, comme par exemple la société Proteus, qui a inventé des pilules connectées : vous prenez votre médicament, et il y a dedans un petit objet connecté qui va ensuite se dégrader dans votre corps. Onn l'utilise pour suivre les cas de schizophrénie, et s’assurer que le patient prend bien son traitement dans sa vie de tous les jours. La deuxième, c’est la solution thérapeutique. Là, on utilise des thérapies cognitivo-comportementales, des stimulations non-invasives, et on va pouvoir vous les prodiguer via des outils digitaux, notamment des logiciels… On agit sur un symptôme ou une maladie de manière extrêmement précise. Là, on parle de véritablement soigner, on n’est pas juste dans l’accompagnement.

Cette deuxième génération de solution est en train d’arriver à maturité, même si je considère qu’elle arrivera vraiment dans 5 ans. Aujourd’hui, on commence juste à avoir un marché qui se met en place, elle est de mieux en mieux acceptée par les professionnels de santé et des patients. On en est vraiment au début. Et puis, il y a la troisième génération, à laquelle appartient Lucine, avec laquelle on a envie d’aller un petit peu plus loin. On travaille sur des stimulations qui sont en capacité d’être des traitements à part entière, et pour pouvoir proposer au patient une alternative thérapeutique au même titre qu’une molécule. Là, on se retrouve comme les pionniers de la première génération, c’est-à-dire que, réglementairement, elles n’existent pas encore. Il y a encore beaucoup à construire et donc il faut compter une petite dizaine d’années de travail pour arriver à un marché mature.

Concrètement, comment ça marche ? Il n’existe pas une seule douleur. L’éventail des pathologies est très large...

Il n’existe pas qu’une seule douleur, effectivement, mais il existe quand même une douleur en particulier : la douleur chronique qui est très différente de la douleur aigüe par sa répétitivité et par le fait que vous alliez avoir mal de manière régulière pendant au moins trois mois. Et puis, il y a ce qu’on appelle l’hypersensibilité du système nerveux central. Ca signifie qu’à l’intérieur de votre cerveau, vous allez avoir une sorte de déséquilibre qui fait qu’à cause de la douleur chronique et de cette répétition, vous allez sentir plus de douleur, plus de choses… L’objectif de Lucine est d’agir sur la douleur chronique dans sa complexité, sans spécificité de pathologie. Un peu comme quand vous prenez du Doliprane : vous le prenez pour un mal de ventre, un mal de crâne… Vous le prenez pour plusieurs causes de douleurs possibles et pourtant, la molécule va agir de la même manière. C’est ce que nous traitons : la douleur et le message douloureux qui arrive au cerveau.

Nous sommes en cours de développement sur deux technologies. La première, est une technologie de "deep learning" - parce qu’on ne peut pas vraiment parler d’Intelligence artificielle. Il s’agit de calculs précis qui vont nous permettre de comprendre qui vous êtes en termes de douleur, car la douleur est subjective. Chaque personne a sa propre douleur. On va déjà essayer de comprendre ce qui la constitue. Et grâce à ces informations-là, on va pouvoir créer une solution qui va agir sur votre douleur à vous, pas celle du voisin.

Aujourd’hui, nous en sommes au stade où nous avons des résultats encourageants sur nos études cliniques de phase 1, où nous avons réussi à agir sur plusieurs types de pathologies différentes. Et nous continuons aussi à travailler sur nos algorithmes qui demandent beaucoup de récupérations de données.

On a aujourd’hui développé un produit de génération 2 qui sera mis sur le marché l’année prochaine. Un produit qui est spécifique aux douleurs des femmes (règles douloureuses, endométrioses etc…) et une solution d’accompagnement et de diminution du stress chronique, celui qui est douloureux. Parce que la douleur est aussi bien physique que psychique. Et nous espérons d’ici 4 ans, avoir le produit final que je vous ai décrit plus haut, mais qui demande plusieurs étapes avant d’y arriver.

 Qui composent les équipes qui travaillent au sein de Lucine ? Principalement des informaticiens ou plutôt des médecins ? Comment se passe la collaboration ?

Chez Lucine, il y a trois types d’équipes : La première, celle des scientifiques. C’est d’ailleurs davantage des scientifiques que des médecins. Il y a des neurophysiologistes, des neurobiologistes, des anthropologues, des sociologues, des psychologues et des médecins qui vont nous accompagner. Ensuite, il y a des développeurs, des informaticiens, des gens qui font de l’intelligence artificielle, des "data scientists", qui vont travailler à l’élaboration du code, puisque c’est un software, un logiciel. Il faut bien le créer. La dernière équipe est le même type d’équipe que sur un petit studio de jeux vidéo : nos traitements sont des traitements auditifs, visuels… Du coup, on est sur le même type de technologie que quand on crée un jeu vidéo en réalité virtuelle, en réalité augmentée ou sur PS4. On a donc trois équipes qui cohabitent et ça a d’ailleurs été le gros challenge des 18 derniers mois : qu’elles apprennent à travailler ensemble.

 

Quel marché visez-vous ? Essentiellement français, ou vous visez d’ores et déjà l’international ?

Le marché de la douleur en général. Aujourd’hui, 25 % de la population mondiale souffre de douleur chronique de manière régulière. Et 70 % de ces 25 %, n’ont pas de traitement pour les améliorer. Très clairement, ce sont ces patients-là, ces familles (parce qu’un patient douloureux, c’est souvent une famille entière que ça touche) que l’on veut accompagner. Et notre marché est évidemment international.

 

Que peut-on vous souhaiter pour les 5 ans à venir ?

D’avoir le temps de faire les choses. On reste une entreprise innovante, même si je n’aime pas trop le terme "Start-up", on est quand même dans cet esprit-là. En plus, on a des résultats très encourageants, donc on pourrait faire la bêtise de lever trop d’argent, trop vite et de se brûler les ailes trop rapidement…

La première chose, c’est rester dans une posture où l’on se dit : « n’allons pas trop vite, trouvons le bon timing… » Et c’est le plus difficile. Deuxième élément : maintenir l’équipe. Si on n’y arrive pas demain, c’est parce qu’on n’aura pas réussie à faire ce qu’il faut pour l’équipe au niveau de l’humain. Ce que je souhaite à l’entreprise, c’est d’arriver à structurer l’entreprise alors qu’on est en hyper croissance. Ce qui est extrêmement compliqué en terme de gestion d’humains."

Découverte, animations et concerts… Le Big Tour Bpifrance est à Arcachon aujourd’hui, 31 juillet, parking du Dr Peyneau.

 Pour en savoir, rendez-vous sur lucine.fr et le Big Tour